Grand reportage - La Côte d’Ivoire en quête de sa révolution industrielle

La Côte d’Ivoire rêve de développer son secteur industriel, en mettant l’accent sur l’industrie légère dans un premier temps. Le pays possède une importante variété de cultures, qu’il exporte en grande partie brutes. Il se lance donc dans la transformation des produits agricoles ; il faudra attendre quelques années pour en voir les retombées. Alors que la gestion du développement industriel était partagée entre plusieurs administrations relevant de ministères différents, elle a été confiée depuis 2013 à une structure unique : l’AGEDI. Il existait à ce moment-là 3 zones industrielles en activité depuis des années dans la région d’Abidjan. Mais elles étaient en état de dégradation avancée. Sous la houlette de l’Agence de gestion et de développement industriel, ces zones ont été assainies et réhabilitées, à commencer par celle de Yopougon où les spéculations et les litiges sont passés de 70% en 2013 à moins de 10% aujourd’hui, selon le Directeur général de l’AGEDI, Yousouf Ouattara. De nouvelles zones industrielles   Dans la perspective du développement de la transformation locale du cacao et de l’anacarde, dont la Côte d‘Ivoire est le premier producteur mondial, le pays est en train de viabiliser d’autres zones industrielles aussi bien dans la région abidjanaise que hors de la capitale économique ivoirienne. Celle d’Akoupé-Zeudji, à 24 kilomètres au nord d’Abidjan s’étend sur une superficie de 940 hectares. La première phase de son aménagement est aujourd’hui terminée et concerne 72 hectares. « 127 autres hectares sont en train d’être aménagés par une entreprise chinoise, dans le cadre d’une maîtrise d’ouvrage publique ; une autre entreprise est en train de structurer une zone dite de cimentiers », précise Youssouf Ouattara. Les autres zones industrielles qui vont être développées sont celles de Bonoua avec plus de 300 hectares, de Yamoussoukro avec 250 hectares (sur un total de 750 hectares), de Bouaké avec environ 250 hectares, de Korhogo avec 25 hectares pour une plateforme dédiée à l’anacarde, c’est globalement la mobilisation foncière que l’AGEDI a obtenue. Il ne reste aux investisseurs industriels qu’à se déployer.    Une implication timide d’opérateurs Ivoiriens  Actuellement, la Côte d’Ivoire fait une première transformation de 500 000 tonnes de fèves de cacao, soit le quart de sa production. Le pays ambitionne de broyer 100 000 tonnes de plus d’ici peu, avec le lancement fin septembre de la construction de 2 usines, l’une dans la zone industrielle d’Akoupé-Zeudji, l’autre à San Pedro. L'objectif des autorités ivoiriennes est de porter sa capacité de transformation à 600 000 tonnes, puis à un million de tonnes par an à terme. Les multinationales du chocolat comme Barry Callebaut, Cargill ou encore Nestlé dominent aujourd’hui cette filière de la transformation en Côte d’Ivoire. Le pays en tire certes quelques avantages avec notamment les emplois générés, mais la valeur ajoutée captée reste insignifiante par rapport à ce qu’elle pourrait être si les financements de la transformation du cacao étaient majoritairement ivoiriens. Mais la Côte d’Ivoire a beau représenter 40% de la production mondiale du cacao, ce sont les bourses de Londres et de New York qui fixent toujours les prix de l’or brun.       La filière anacarde veut éviter les erreurs de la filière cacao Du côté du secteur de la noix de cajou, le régulateur ivoirien veut aller très vite. La Côte d’Ivoire en est devenue premier producteur mondial en moins de 20 ans et elle transforme aujourd’hui plus de 10% de sa production. Le Conseil du coton et de l’anacarde a démarré en décembre 2019 un premier niveau de transformation de la noix de cajou avec une usine construite à Yamoussoukro, le Centre d’innovation et de technologies de l’anacarde, le CITA. Mais ce n’est pas seulement une usine, c’est aussi un centre de formation à tous les niveaux, du simple ouvrier à l’investisseur qui veut monter une usine et la rendre rentable sur la durée. Près d’un an après son entrée en service, le CITA a déjà à son actif la formation de près de 250 personnes, allant des organisations paysannes aux industriels, en passant par les ouvriers, dont beaucoup de femmes. L'un des objectifs est de permettre aux opérateurs qui se lancent dans la transformation de moins se poser la question de la disponibilité d’une main d’œuvres qualifiée. Assurer localement la logistique industrielle Mais pour l’économiste et ancien ministre ivoirien du commerce, Daniel Anikpo, la construction des usines de transformation des matières premières agricoles, le fonctionnement de celles qui sont déjà en activité et les projets en cours et à venir pour la transformation des matières premières agricoles ou minières, c’est bien, mais ce ne sera pas suffisant pour assurer un décollage économique significatif du pays. Il estime qu’il faut, aussi bien pour la Côte d’Ivoire que pour le reste de l’Afrique, en parallèle avec le développement des industries de transformation, pouvoir fabriquer localement les outils industriels, pour éviter de les importer. C’est ce qui a permis aux pays asiatiques d’atteindre leurs niveaux de développement actuel. La trajectoire de la Corée du Sud en exemple En 1960, le PIB (Produit intérieur brut) de la Corée du Sud était 7 fois supérieur à celui de la Côte d’Ivoire, il était 50 fois supérieur en 2000 et 40 fois plus en 2018. L’une des explications à l’évolution de cet écart qui s’est agrandi de façon abyssale, c’est que le pays asiatique est devenu industriel en l’espace de quelques décennies et que le pays des Éléphants est resté exportateur de matières premières agricoles bruts. Les dirigeants nord-coréens ont su exécuter leur vision du développement économique, pendant que la Côte d’Ivoire s’enfonçait ces 30 dernières années dans des querelles politiciennes paralysantes et que ses dirigeants encourageaient peu l’éclosion d’initiatives locales. Il y a bien eu un frémissement au cours depuis le début du XXIe siècle, le PIB ivoirien a été multiplié par 4, mais c’est le résultat des investissements dans les grands travaux entamés ces 10 dernières années. Pour le moment, ils rendent fluides les activités économiques, mais ils n’ont encore aucun effet sur la réduction de la pauvreté dans le pays. Parmi les défis que le pays doit encore relever, figure développement du secteur privé local et l’éclosion de champions nationaux.

2020-10-28 12:56:38 Lire l'article

Grand reportage - Colère et résilience: les Italiens face à la seconde vague de Covid-19

La Lombardie a été la première région d’Europe durement touchée par la pandémie de coronavirus. La première où des localités ont été confinées dès le mois de février 2020 avant que la mesure soit généralisée à toute l’Italie. L’accalmie de l’été n’épargne pas à l’Italie une seconde vague. Et comme au printemps 2020, la Lombardie, région la plus peuplée du pays, est en première ligne, et les diverses mesures de restrictions sanitaires commencent à faire des mécontents.  Colère et résilience : les Italiens face à la seconde vague de Covid-19. Un Grand reportage à Milan de Pauline Gleize. Réalisation : Pierre Chaffanjon. Diaporama

2020-11-05 13:13:23 Lire l'article

Grand reportage - La région Afar, au nord de l’Éthiopie, confrontée à une triple crise

Les pires inondations en plus de dix ans, les pires invasions de criquets pèlerins en plus de 25 ans… Le nord de l’Éthiopie est confronté à une double crise. Entre les torrents d’eau et les essaims de plusieurs millions de criquets, les récoltes sont décimées. Les autorités peinent à répondre à la crise. Avec le déplacement de plus de 300 000 personnes, le risque de contagion augmente… contagion du coronavirus, mais aussi du choléra et du paludisme.   La région Afar, au nord de l’Éthiopie, confrontée à une triple crise, un Grand reportage de Noé Hochet-Bodin. 

2020-11-26 12:47:36 Lire l'article

Grand reportage - Bergame: leçons amères de la première vague de Covid-19

C’est la région italienne qui a payé le plus lourd tribut de la première vague de Covid-19 : la Lombardie et notamment la province de Bergame, de nouveau touchée cet automne 2020, comme une bonne partie de l’Europe. Dans la ville et dans la vallée voisine, le début de l’épidémie est une épreuve qui a laissé des traces. Six mois plus tard, RFI est retournée dans plusieurs de ces communes endeuillées. ► Pour aller plus loin :Avec l'arrivée de la seconde vague, et le classement de la Lombardie en zone rouge, les cours à distance à partir de la cinquième se font à distance, sauf exception. Une mesure qui est loin de faire l'unanimité. Remo Morzenti-Pellegrini, recteur de l'Université de Bergame et président du Comité universitaire des universités lombardes, interviewé début novembre 2020, est lui confiant dans l'efficacité de l'enseignement à distance.

2020-11-12 12:38:44 Lire l'article

Grand reportage - Attentats de 2015: Paris, de l'effroi à l'esprit de résistance

C’était il y a 5 ans. Le vendredi 13 novembre 2015, Paris plongeait dans l'horreur: plusieurs attaques terroristes, quasi simultanées, au cœur de la capitale, pendant un concert au Bataclan, et au Stade de France.  Des fusillades, des explosions déclenchées par des kamikazes qui ont fait 130 morts et de très nombreux blessés, opération revendiquée un peu plus tard par le groupe État islamique.RFI revient aujourd’hui sur ces évènements tragiques. En 19 minutes riches en émotion, le récit sonore des attaques, puis dans les jours qui avaient suivi la réaction des Français, entre tristesse, sentiment de révolte et peur de l'avenir. «Paris, de l'effroi à l'esprit de résistance»: Grand Reportage réalisé en 2015 grâce au travail de l’ensemble de la rédaction.Montage : Souheil Khedir et Bruno Faure. Diaporama

2020-11-13 09:22:58 Lire l'article

Grand reportage - [Podcast original] Washington d’Ici : Biden président élu, la fin d'un incroyable marathon

Après quelques courtes nuits, les cinq correspondants à Washington des radios publiques francophones reviennent sur la nuit de fête qui a suivi l’annonce de l’élection de Joe Biden à la présidence, un résultat qui s’est fait attendre et qui a suscité des contestations et des tensions. Donald Trump refuse de concéder la défaite, se lance dans de multiples procédures judiciaires et mobilise ses partisans convaincus, comme le dit le président, que des fraudes ont entaché le scrutin. On retrouve les correspondants des radios francophones publiques pour ce 26ème épisode du podcast Washington d’Ici, présenté cette semaine par Anne Corpet de RFI. ► Pour écouter le podcast Washington d’Ici

2020-11-10 14:36:23 Lire l'article

Grand reportage - Brésil: le coronavirus fragilise la santé mentale des plus jeunes

Direction le Brésil, où la grande majorité des écoles resteront fermées en 2020, faute de moyens pour limiter la contagion de coronavirus. Le confinement et l’enseignement à distance ont approfondi les inégalités sociales dans ce pays où un Brésilien sur quatre n’a pas accès à internet. Obésité, anxiété, comportements agressifs et dépression… les experts mettent en garde contre les conséquences négatives de l’isolement social sur les enfants. Illustration à Rio de Janeiro.   « Brésil : le coronavirus fragilise la santé mentale des plus jeunes », un Grand reportage de Sarah Cozzolino. Réalisation : Pierre Chaffanjon.

2020-11-18 13:27:19 Lire l'article

Grand reportage - En Pologne, les manifestantes pro-droit à l'avortement déclarent la guerre au gouvernement

Le gouvernement polonais confronté aux plus grandes manifestations depuis la chute du communisme… Fin octobre 2020, le Tribunal Constitutionnel a interdit l’avortement en cas de grave malformation du foetus, suscitant une vague de contestations dans le pays. Car cet État catholique a déjà une loi extrêmement restrictive sur le sujet : l’avortement n’est permis que suite à un viol, ou si la grossesse présente un danger pour la vie de la femme. Et la lutte pour le droit à l’avortement en Pologne est désormais devenu le symbole d’une mobilisation contre les dérives autoritaires du parti droit et justice au pouvoir. « En Pologne, les manifestantes pro-droit à l'avortement déclarent la guerre au gouvernement », un Grand reportage de Sarah Bakaloglou. Réalisation : Pierre Chaffanjon. ►À lire aussi : Des dizaines de milliers de Polonais manifestent pour le droit à l'avortement.

2020-11-17 12:40:23 Lire l'article

Grand reportage - Wuhan année zéro, souffrance et rédemption de la ville martyre du coronavirus en Chine

La vie après le coronavirus... Difficile de l’imaginer lorsque la pneumonie virale frappe encore une grande partie de l’humanité. C’est pourtant ce que vivent les Wuhanais, berceau du Covid-19 en janvier 2020 et aujourd’hui, pour l’instant en tous cas, débarrassée du virus. Après 76 jours d’un confinement hermétique jusqu’en avril 2020, et une longue période de déconfinement ensuite, la vie dans la capitale de la province du Hubei a repris au centre de la Chine. Les autorités ont fait de l’ensemble des habitants de Wuhan des héros de la lutte contre l’épidémie, mais ces derniers rappellent qu’ils sont aussi des victimes. «Wuhan année zéro, souffrance et rédemption de la ville martyre du coronavirus en Chine», un Grand reportage de Stéphane Lagarde. Diaporama

2020-11-06 12:22:42 Lire l'article

Grand reportage - Côte d’Ivoire: chronique d’une crise annoncée

Depuis qu’Alassane Ouattara, 78 ans, a annoncé début août 2020 sa candidature à la présidentielle du 31 octobre en Côte d’Ivoire, le climat politique s’est considérablement tendu. Plusieurs dizaines de personnes sont mortes dans des violences politiques qui prennent souvent un caractère communautaire. Et des dizaines d’autres ont été arrêtées.Loin des débats d’idée ou des confrontations de programme, la campagne électorale singulière qui s’achève n’a tourné qu’autour de la personne du président sortant, et de la légalité ou de l’illégalité de sa candidature. Une question qui a fédéré l’opposition contre lui. Comment 7 mois après l’annonce de son retrait, en est-on arrivé là ?

2020-10-29 12:10:27 Lire l'article

Grand reportage - Quand le vin suédois prend de la bouteille

Quand on prononce le mot «vin», on pense tout de suite à la France, à l’Italie, à l’Espagne, ou aux vins du nouveau monde, des États-Unis à l’Australie. On ne pense pas, bien sûr, à la Suède. Et pourtant, cela fait vingt ans que des pionniers se battent contre les éléments pour planter de la vigne au sud du royaume scandinave. Des efforts qui commencent à payer : Aujourd’hui, une cinquantaine de viticulteurs vendent leur production. Mieux encore : le climat suédois permet d’obtenir des vins blancs frais, toniques, ce qui devient de plus en plus difficile au sud de l’Europe à cause du réchauffement climatique. Une perspective qui incite de nombreux jeunes à investir dans la vigne. Quand le vin suédois prend de la bouteille, c’est un Grand reportage de Frédéric Faux. (Rediffusion du 24 septembre 2020).

2020-11-27 13:41:37 Lire l'article

Grand reportage - 75 ans après: Nuremberg ou la naissance du droit pénal international

Le 20 novembre 1945 s’ouvrait un procès historique contre 24 des principaux dirigeants du régime nazi qui avait capitulé six mois plus tôt. Ils allaient répondre, devant la justice, de leurs actes. Un tournant historique toujours d’actualité avec le Tribunal pénal international pour le Rwanda ou la création de la Cour pénale internationale. De notre correspondant à Berlin, Les quatre Alliés vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis, l’Union soviétique, la Grande-Bretagne et la France créent ensemble un tribunal militaire international qui jugera, selon les règles de l’État de droit, les accusés. Les juges et les procureurs sont issus de ces quatre pays. Les dirigeants nazis sont défendus par des avocats allemands. Parmi les accusés, on trouve Hermann Göring, l’ancien numéro deux du régime, d’anciens ministres de Hitler, des responsables militaires. Le tribunal adopte les règles de procédure anglo-saxonnes. Les Américains ont joué un rôle central dans l’organisation du procès. Ils ont voulu qu’il se tienne dans leur zone d’occupation. Les 24 accusés se voient ainsi reprocher d’être les auteurs d’une conspiration criminelle, un concept du droit anglo-saxon. Nuremberg innove en revanche avec l’accusation de crimes contre la paix et contre l’humanité. Pour le procureur en chef du procès, l’Américain Robert Jackson, il ne s’agit pas seulement de juger les responsables du régime nazi mais de poser les bases d’un nouvel ordre pénal international. Depuis 1907, les crimes de guerre figurent dans le droit international. Mais après la Première Guerre mondiale, les tentatives de mener des procès contre des responsables ont été peu fructueux. Dorénavant, cela doit devenir la norme. Il ne doit plus être possible de se retrancher derrière des règles qui valaient au moment des faits et qui, dans une dictature comme le IIIe Reich, justifiaient les pires crimes ; ou bien de se disculper en se présentant comme le simple exécutant d’ordres venus d’en haut. Des principes universels doivent permettre de poursuivre de tels actes. Le procès principal de Nuremberg s’achève, à l’automne 1946, par des condamnations à mort, des peines de prison et trois acquittements. Parallèlement, un tribunal similaire juge à Tokyo les dirigeants japonais responsables de crimes durant les années précédentes. Ces procédures vont de pair avec la création de l’ONU qui adopte, en 1948, une déclaration universelle des droits de l’homme. Deux ans plus tard, les principes de Nuremberg sont édictés. Ils doivent constituer le fondement du droit pénal international. Mais la guerre froide ne permet pas, durant plusieurs décennies, à ces principes de s’appliquer. Il faudra attendre les années 1990 avec la création des tribunaux sur les crimes commis dans l’ex-Yougoslavie et au Rwanda pour que l’héritage de Nuremberg retrouve des couleurs. En 2002, la Cour pénale internationale est créée, mais elle est dépendante du bon vouloir des pays signataires de ses statuts et son bilan est mitigé.        

2020-11-19 11:43:01 Lire l'article

Grand reportage - Sinjar, 5 ans après la chute de Daech

Cela fait cinq ans que la région de Sinjar, au nord-ouest de l'Irak, a été libéré du groupe État islamique. Cinq ans que ce berceau de la minorité religieuse Yézidi peine à se reconstruire. Depuis début juin 2020, des dizaines de milliers de familles ont pourtant regagné la région, notamment à cause du coronavirus. Mais une fois sur place, ces déplacés font face à de nombreux défis, entre destructions et insécurité.

2020-11-25 12:43:22 Lire l'article

Grand reportage - Mexique: des villages sous perfusion de dollars américains

Direction le Mexique où des migrants revenus des États-Unis ont profité de leur bonne fortune pour bâtir des villages florissants. N’en déplaise à Donald Trump. Le président des États-Unis n’ayant de cesse d’attaquer la migration sous toutes ses formes. Depuis des décennies, les habitants de la Sierra Gorda, au centre du pays,  utilisent ainsi au mieux les fruits de leur immigration vers le Nord. «Mexique : des villages sous perfusion de dollars américains», un Grand reportage d’Alix Hardy.

2020-10-26 14:15:13 Lire l'article

Grand reportage - Quand le télétravail devient la norme

Depuis près d'un an, l'épidémie de Coronavirus bouleverse notre quotidien. Une grande partie de la planète a dû apprendre à s'adapter pour limiter les risques, aussi bien dans la vie personnelle que professionnelle. Certains salariés ont ainsi découvert le télétravail. En France, près d'un Français sur trois a goûté au travail à distance. Mais ce qui était une pratique exceptionnelle, liée à cette crise sanitaire, pourrait bien se pérenniser au-delà. Des entreprises ont même décidé de la généraliser. « Quand le télétravail devient la norme », un Grand reportage de Marie Casadebaig. Musique : Hélène Avril.

2020-11-16 15:07:17 Lire l'article

Grand reportage - Au Chili, l'espoir d'en finir avec la Constitution de la dictature

Ce dimanche 25 octobre 2020, 14 millions de Chiliens sont appelés aux urnes pour le scrutin le plus important depuis la fin de la dictature, il y a trente ans.  Ils devront dire s'ils souhaitent «oui» ou «non» rédiger une nouvelle Constitution, pour remplacer celle héritée du régime du général Augusto Pinochet, au pouvoir jusqu'en 1990.Ce vote intervient un an après le début d'un mouvement social historique contre les inégalités.Pour de nombreux Chiliens, ce référendum est l'opportunité de mettre fin au modèle économique néo-libéral imposé sous Pinochet, et à la privatisation de nombreux services publics. «Au Chili, l'espoir d'en finir avec la Constitution de la dictature», un Grand reportage de Justine Fontaine, réalisation : Pierre Chaffanjon.

2020-10-23 12:47:59 Lire l'article

Grand reportage - France-Cameroun: comment le tueur de l’indépendantiste Félix Moumié a échappé à la justice

Le 3 novembre 1960, l’indépendantiste camerounais Félix Moumié, meurt dans un hôpital de Genève, des suites d’un empoisonnement. Suspect numéro 1 : l’espion français William Bechtel, ancien soldat héros de la Résistance, devenu réserviste des services secrets. Les preuves qui l’accusent sont nombreuses, mais la justice suisse conclut à un non-lieu. Comment le soldat Bechtel a-t-il été sauvé ? 60 ans après, RFI a enquêté et fouillé les archives. C’est un soir d’automne, à Genève, le 15 octobre 1960. Félix Moumié remonte une ruelle pavée de la vieille ville. Et pousse la porte d’un restaurant chic, le Plat d’Argent, où il a rendez-vous pour dîner. L’homme qui l’a invité s’appelle William Bechtel. Il se présente comme journaliste proche des milieux auticolonialistes, et a déjà approché le leader indépendantiste au Ghana quelques mois plus tôt. Félix Moumié préside l’UPC, l’Union des populations du Cameroun, fer de lance de la lutte anticoloniale dans le pays. En janvier 1960, le Cameroun, a officiellement accédé à l’indépendance. Mais pour l’UPC, elle n’est que de façade. Le parti conteste la légitimité du nouveau président Ahmadou Ahidjo adoubé par Paris. La guerre que livre la France du général de Gaulle à l’UPC depuis 1955 se poursuit. Genève, réputée neutre en ces temps de guerre froide, est la cité refuge de nombreux leaders anticolonialistes. Félix Moumié y séjourne pour nouer des contacts, récolter des fonds, des soutiens, et des armes. Il cherche aussi à gagner en visibilité. William Bechtel le sait et lui promet interviews et articles sur la résistance qu’oppose son parti. Mais le prétendu journaliste est en fait un agent secret. Au cours du dîner, Félix Moumié est empoisonné au thallium, versé dans son Pernod. En cet hiver 1960, le leader camerounais fait peur à la France. « Son action diplomatique dérange », raconte l’historienne Karine Ramondy (1), auteur d’un ouvrage sur le sujet. Paris qui poursuit ses massacres, veut en « finir » avec l’UPC, et voit d’un mauvais œil l’activisme de cet « agitateur médiatique », qui profite de son exil forcé pour tisser des liens avec la Chine, le Ghanéen Kwame Nkrumah et le Congolais Patrice Lumumba. À la différence d’Um Nyobè, reclus dans le maquis des forêts camerounaises - où la France l’assassine en 1958 -, Félix Moumié voyage beaucoup, pour tenter de légitimer le combat de son parti à l’international. Il s’apprête même à lancer un gouvernement camerounais provisoire. « C’est l’homme à abattre », conclut l’historienne. ► À (ré) écouter : Leaders assassinés, de Lumumba à Um Nyobe Le piège : du thallium dans le Pernod Mais le plan ne se passe pas comme prévu. Le lendemain du dîner, Félix Moumié a prévu de s’envoler pour Conakry. C’est là seulement, en théorie, que doivent apparaître les premiers symptômes de son empoisonnement, loin de toute police scientifique et de la Suisse. Mais Félix Moumié tombe malade la nuit-même : paralysie et sensation de froid. Il fonce à l’hôpital. L’avion qui devait le conduire en Afrique part sans lui. En l’apprenant, William Bechtel disparait précipitamment. Pour Felix Moumié, c’est le début d’une longue et douloureuse agonie, qui s’étire jusqu’au 3 novembre. Avant de sombrer dans le coma, l’indépendantiste, médecin de formation, a réussi à alerter l’interne de garde dans un ultime moment de lucidité : « Thallium »,  « Empoisonnement », « Main rouge », le nom donné à « La machine à tuer des services français » de l’époque. Quelques jours plus tard, dans un entretien accordé à la RTS, la télévision suisse, Ernest Ouandié, compagnon de lutte de Félix Moumié, met en cause publiquement Paris dans ce crime : « Le gouvernement français porte une lourde responsabilité. C’est de ce côté-là qu’il faut chercher. Nous détenons des preuves que nous ferons valoir en temps opportun », assène-t-il. L’interview sera censurée. Le rôle trouble de « Madame X » L’enquête de la police genevoise débute le 31 octobre, quinze jours déjà après l’empoisonnement. Trop tard pour interroger Félix Moumié. Elle va d’abord s’intéresser au rôle jugé trouble d’une certaine Liliane Frily, baptisée « Madame X » dans les journaux de l’époque. À l’hôpital, cette jolie brune s’est présentée comme la « femme » de Félix Moumié. Il s’agit en fait d’une prostituée, rencontrée dans un bar au mois d’août, selon un rapport de police. C’est dans sa chambre que l’indépendantiste passe la nuit qui suit l’empoisonnement, au 44 rue des Pâquis, au Pacific, un hôtel de passe. Durant le séjour suisse de l’indépendantiste, elle est vue partout à ses côtés, raconte Frank Garbely, réalisateur d’un documentaire sur cet assassinat, sorti en 2008 (2) : « Ils ont passé plusieurs jours à Gstaad, un endroit pour touristes riches à l’époque, mais sont allés aussi à l’ambassade de Chine, à l’ambassade de l’Allemagne de l’Est à Berne et il a passé toute une semaine à aller rencontrer des gens pour acheter des armes. Chaque fois, elle était là », raconte-t-il, étonné que l’indépendantiste qui se savait pourtant bien menacé, accorde une telle confiance à cette jeune prostituée. « Je considère que c’est une faute politique grave , dit-il. Il a mis en danger non seulement sa vie, mais aussi son mouvement. » Selon la police suisse, c’est Liliane que William Bechtel appelle pour fixer le rendez-vous du dîner qui sera fatal à Félix Moumié… Savait-elle alors qu’elle agissait pour le compte des services secrets français ou était-elle manipulée ? L’histoire ne le dit pas. Reste son étonnante reconversion, en directrice d’une clinique privée pour séniors riches, selon l’enquête du réalisateur. « Comment une prostituée des quartiers de misère de Genève a pu se permettre de s’acheter une clinique privée ? D’où vient l’argent ? C’est quand même très trouble », souligne Frank Garbely. ► À (ré) écouter : L’assassinat de Félix Moumié Des preuves accablantes retrouvées au domicile de William Bechtel Ce n’est qu’un mois après l’empoisonnement, le 17 novembre, que le domicile de William Bechtel est finalement perquisitionné, 13 rue du Petit-Senn à Chêne-Bourg, en périphérie de Genève. Du temps s’est écoulé. Bechtel est déjà loin. Mais selon le rapport de police, les enquêteurs font des découvertes édifiantes, la panoplie du parfait espion : une porte dérobée, à l’arrière, permettant d’atteindre facilement la frontière française, des preuves de filatures, notamment des photos, dont l’analyse à l’encre sympathique permet de révéler les cibles que l’agent surveillait et traquait : Félix Moumié mais aussi des responsables du FLN, comme l’Algérien Ferhat Abbas, des documents expliquant comment tuer un homme sans laisser de traces (3). Mais aussi, des petits bouts de thallium, dans la poche de l’un de ses vestons, et des plans évoquant de façon codée mais détaillée, le scénario de l’empoisonnement au restaurant le Plat d’Argent. Bechtel devient officiellement le suspect numéro 1. Le 15 décembre 1960, le juge d’instruction Dinichert lance un mandat d’arrêt international contre William Bechtel. Dans un communiqué, il évoque « de très sérieux soupçons » et « d’importants indices à sa charge ». L’espion était protégé Les archives révèlent aussi que dès 1958, William Bechtel avait été signalé comme dangereux dans le pays (1). En juin 1960, la police de Berne avait même démasqué le faux journaliste dans ses activités secrètes, surpris à épier un avocat bernois, spécialisé dans la défense des indépendantistes algériens. À l’époque,  Berne le signale au chef de la police de Genève, Charles Knecht. Mais les deux hommes sont de vieilles connaissances. L’espion n’est pas inquiété. « Bechtel a bénéficié de sa protection, cela ne fait aucun doute », affirme l’historienne Karine Ramondy. « Il a facilité son évasion, alors que la situation s’était emballée et que William Bechtel risquait d’être arrêté. » Sans surprise, la police française n’est guère plus efficace. Le juge Dinichert la saisit pour retrouver William Bechtel. En vain. Son rapport, consultable aux archives de Berne. « Cela ressemble davantage une forme d’enquête alibi qu’à une véritable investigation , note l’historien Marc Perrenoud.  On suit les indications, on va aux endroits où il pourrait se trouver et puis on repart. C’est tout. Pour laisser l’enquête tomber dans l’oubli. » Dans leur livre La Piscine, consacré aux services secrets, Pascal Krop et Roger Faligot affirment qu'il a en fait été « mis au vert » dans une villa sur la Côte d’Azur par les services français. Le dossier aurait pu n’être jamais rouvert, si 14 ans plus tard, en août 1974, William Bechtel n’avait pas commis la maladresse de se rendre en Belgique à une réunion d’anciens combattants. Le mandat Interpol émis en 1960 court toujours. La police belge l’arrête à la frontière. L’espion est extradé en Suisse. L’affaire Bechtel que tout le monde pensait enterrée ressurgit à Genève à la Une de la presse. On s’étonne de l’« allure défaite » de cet homme de 80 ans, « maigre » et « claudiquant ». On note son regard « acéré », sous les apparences d’un paisible retraité. Lui, le chimiste de formation qui, avant de rejoindre les services secrets, s’était illustré par son « dévouement admirable » lors des deux guerres mondiales. Surnommé le « Grand Bill », héros de la Résistance, le 4e homme à rejoindre le général de Gaulle en exil. « Il s’est engagé dans les forces françaises libres le 27 juin 1940. Il va participer à des campagnes très difficiles, campagne de Syrie, de Libye, à Hakeim, en Indochine. Il va aussi participer à l’opération Sussex : parachuté en France le 9 avril 1944, il fournit des renseignements capitaux pour la libération de Rouen, malgré une fracture du col du fémur lors de sa réception au sol. C’est ce qui explique en partie les soutiens dont il va bénéficier par la suite dans ses activités d’honorable correspondant », rapporte Karine Ramondy. « Sauver » le soldat Bechtel Me Marc Bonnant, jeune avocat, commis d’office pour le défendre, comprend vite la valeur du capital soutien dans les réseaux gaullistes et d’ex-combattants dont bénéficie son client qui, s’il s’exprime peu, ne manque jamais au cours des audiences d’arborer à sa boutonnière sa légion d’honneur. Ces soutiens remontent jusqu’au président français de l’époque, se souvient Marc Bonnant : « Valéry Giscard d’Estaing avait accueilli les lettres d’un certain nombre de hauts dignitaires de la légion d’honneur et d’anciens combattants qui ont écrit en disant : " Notre camarade Bechtel est dans les geôles en Suisse, c’est insupportable. C’est un combattant de la première heure". Ces lettres sont arrivées sur le bureau du juge d’instruction et je les ai plaidées en disant "voici l'homme d’honneur que je défends…" », se souvient l’avocat. Dans l’une de ces lettres, les signataires, parmi lesquels Jules Muracciole, secrétaire général de l’ordre de la Libération, dénoncent une « mise en scène destinée, à faire accuser » Bechtel. Sachant qu’il a « la tête bien faite et bien froide », ils ne « peuvent croire », écrivent-ils, « s’il avait été coupable, qu'il ait oublié dans son pavillon de la frontière franco-suisse, un dossier sur Moumié, et, sur son veston, des traces de poison », selon un article du journaliste Vincent Hutter, qui s’en fait l’écho à l’époque. Hasard ou non ? William Bechtel est finalement libéré sous caution en échange de 10 000 francs suisses. Son avocat Marc Bonnant n’a aucune peine à les rassembler. « Ses camarades, ses amis ont agi pour que m’afflue l’argent nécessaire, par l’intermédiaire de dizaines de donateurs anonymes ». La France a-t-elle payé ? « La modestie des sommes rassemblées me donne à croire que ce n’est pas simplement l’État qui a signé un chèque, mais des particuliers suscités, mis en œuvre, par l’État et par des solidarités de lutte et de combat », répond l’avocat. « On imagine qu’il s’agit de personnalités qui avaient un destin commun avec lui, estime l’historienne Karine Ramondy, et qui voyaient dans l'élimination de Félix Moumié un acte patriotique de préservation des intérêts de la France ». La mobilisation des amis de la Libération Dans un livre d’entretien paru en 2008 (4), le Général Aussarresses, ancien membre éminent du SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage), l’ancêtre de la DGSE, ira jusqu’à affirmer que les amis de William Bechtel, survivants du réseau Sussex, avaient élaboré plusieurs plans pour faire évader l’agent secret de sa prison. Mais Bechtel est désormais libre et rejoint sa femme qui l’attend à Paris. Il faut attendre encore 5 ans, pour qu’en 1980, à l’hiver, le dossier arrive enfin devant la chambre d’accusation. William Bechtel risque les assises. Cette fois l’avocat, Marc Bonnant va solliciter « de l’aide » à Paris. Il est reçu par Charles Pasqua, futur ministre de l’Intérieur de Jacques Chirac, et Robert Pandraud, son bras droit. « L’accusation portée contre William Bechtel était d’avoir assassiné Moumié en tant qu’agent secret, et donc d’avoir agi sur ordre des autorités politiques françaises. Il s’agissait d’un assassinat politique », justifie l’avocat aujourd’hui. « Pasqua et Pandraud m’ont répondu qu’ils prenaient la mesure du problème et qu’ils feraient ce qu’ils avaient le pouvoir de faire et qui était légitime qu’ils fissent. Est-ce que cela s’est traduit par des interventions diplomatiques ? Le dossier en tout cas n’en porte aucune trace », avance-t-il. Un dossier dont la justice suisse a longtemps répondu, y compris à la veuve de Félix Moumié, qu'il était « introuvable », et dont elle affirme aujourd'hui qu'il a été « détruit il y a longtemps ». RFI a tout de même obtenu l’intégralité du non-lieu prononcé le 8 décembre 1980… Ce jour-là, la justice genevoise renonce à organiser un procès aux assises pour William Bechtel, faute de preuves selon elle. « J’étais hyper frustré », se souvient Jean-Noël Cuénod, journaliste dans la salle d’audience à l’époque. « J’ai dit à Marc Bonnant. Je ne crois pas un mot de votre histoire. Bechtel, il y est jusqu’au cou. » L’argumentaire qui soutient ce non-lieu a de quoi surprendre. Le juge d’accusation Bernard Bertossa avance entre autres que les services secrets français n’auraient eu « aucun mobile » pour liquider Félix Moumié. « Un mobile, il y en avait ! Ça c’est sûr », s’insurge encore 40 ans plus tard Jean-Noël Cuénod. « L’UPC était vu comme un possible pion très important aux mains des soviétiques, or on est en pleine guerre froide donc il ne fallait pas que le Cameroun tombe dans l’orbite soviétique. » Et le journaliste d’asséner. « Ils n’ont pas voulu le poursuivre. C’est vraiment l’impression que cela donne .» Ce non-lieu doit aussi beaucoup au talent de l’avocat Marc Bonnant. Il parvient à retourner les preuves les plus accablantes retrouvées au domicile de l’agent secret. Le thallium dans ses poches ? Les allumettes contiennent du thallium, en petite dose. Or, Bechtel est fumeur, fait valoir l’avocat qui a épluché toute la littérature disponible sur ce poison mortel. En l’absence de contre-expertise sur ce point, ordonnée lors de l’instruction, une « lacune », reconnaît le juge d’accusation, l’argument de l’avocat l’emporte. Quant au calendrier, il ne colle pas, assure Me Bonnant. Il fournit aux juges une expertise selon laquelle, au vu de la chronologie des symptômes, il serait « hautement improbable » que l’empoisonnement ait eu lieu à la date du fameux dîner au Plat d’Argent. Au sujet du scénario de l’empoisonnement retrouvé chez William Bechtel, sa lecture « laisse à penser que l'action devait être accomplie par le prénommé "Robert" », note le juge. « Or, ce personnage n’est jamais apparu, de sorte que, si plan il y avait, il n'a pas pu être réalisé », écrit-il. Pour Jean-Noël Cuénod, le raisonnement est « un peu rapide ». « On peut très bien retourner l’argument dans l’autre sens en faisant l’objection suivante : peut-être était-il prévu que ce Robert fasse le travail, mais il n’est pas venu pour une raison ou pour une autre. Et c’est peut-être Bechtel qui s’est chargé au pied levé d’empoisonner Moumié, se trompant peut-être dans les doses. » Une erreur dans la dose ? L’hypothèse, avancée dans plusieurs articles de presse à l’époque, expliquerait aussi que les symptômes se soient déclenchés le soir-même et donc la supposée incohérence dans la chronologie. Mais le juge Bertossa passe outre ces interrogations. « Je ne sais si cette ordonnance était juste, mais elle était explicite », assure-t-il à RFI, aujourd’hui retraité. « Maintenant, est-ce que la décision a été juste ou pas historiquement, c’est une autre question. Contrairement à un acquittement, un non-lieu n’est pas une décision définitive. S’il y avait eu des faits nouveaux, on aurait pu y revenir ». Ce ne fut pas le cas. « Dans toute ma carrière, je n’ai jamais subi de pression de qui que ce soit, certainement pas des services secrets français », assure-t-il encore. Dans son non-lieu, il prend tout de même soin de s’étonner dans un étrange exercice d’ironie, que les autorités françaises se soient « curieusement révélées incapables de retrouver la trace » d’un homme qui « figurait parmi les personnes les plus décorées du pays ». « C’est une manière de dire : "on n’est pas dupes. On sait que c’est la France qui l’a protégé" », analyse Jean Noël Cuénod. « Mais alors justement s’il est innocent ? Pourquoi le protéger ? Et pourquoi le juge introduit-il cet élément dans son ordonnance? C’est bizarre ». Bizarre, peut-être, mais Bechtel n’est plus inquiété. Dans la foulée, son avocat Me Bonnant est reçu pour la seconde fois à Paris, invité cette fois « par un parterre de généraux, que des très hauts gradés », raconte-t-il. « Ils m’ont demandé comment me remercier. J’ai répondu par jeu : me donner la légion d’honneur. » Par la suite, l’avocat raconte que Bechtel n’ayant pu obtenir pour lui cette décoration, lui fera parvenir sa propre médaille de Chevalier de la légion d’honneur, obtenue le 22 mai 1945. « Bien sûr, je ne l’ai jamais portée mais je l’ai gardée avec un incroyable attendrissement. » Depuis, les langues se sont déliées. En 2008, Maurice Robert, directeur Afrique des services secrets français à l’époque, partisan revendiqué d’une « solution radicale » au Cameroun, sera pour le moins explicite : « Bechtel s’est accusé d’avoir empoisonné Moumié. Le fait que la Suisse était neutre permettait, je dirais, beaucoup d‘excès. ». Dès décembre 1980, époque du non-lieu, Marcel Le Roy-Finville, patron du SDECE, évoque « l’élimination brutale » de Moumié par le service Action. (5) « Quelques mois plus tard, c’est Paul Grossin, le grand patron du SDECE à l’époque (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage) l’ancêtre de la DGSE, qui raconte en détail la scène de l’empoisonnement. (…) En quelques mots, Jacques Foccart lui-même -alors secrétaire général de l’Élysée aux affaires africaines et malgaches auprès du général de Gaulle– n’avait pas caché sa propre responsabilité, précisant simplement que la décision de tuer Moumié ne provenait "pas spécialement" de lui. », écrivent dans leur ouvrage Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsita (6) « À l’évidence, l’exécution de Moumié était une décision collective qui faisait consensus. Et qui, sans nul doute, avait été avalisée par les plus hautes autorités de l’État français », concluent les deux auteurs. Le général de Gaulle pouvait-il ne pas être au courant ? En 1990, William Bechtel meurt finalement en toute quiétude à l’hôpital du Val de Grace, comme de nombreux grands serviteurs de l’État. L’embarras suisse La Suisse savait-elle ? Et a-t-elle laissé faire ? A-t-elle eu peur qu’un procès ne révèle une complicité ? Aux Archives fédérales de Berne, la consultation de documents diplomatiques témoigne en tout cas de l’embarras dans lequel cette affaire plonge les autorités helvétiques. À l’annonce de la mort de Moumié, les courriers de protestations, réclamant justice pour l’indépendantiste, affluent : Bulgarie, Chine, Égypte, etc. Le bloc de l’Est se mobilise. « Il est indéniable que l’aspect purement pénal de ce meurtre se double aujourd’hui d’un autre aspect », lit-on dans une note diplomatique suisse de l’époque. « Ce meurtre trouve sa projection sur le plan de notre politique étrangère et de nos relations avec les nouvelles républiques africaines. » Durant les premiers mois qui suivent l’assassinat, le juge d’instruction Dinichert, participera d’ailleurs à plusieurs réunions à ce sujet, aux côtés de hauts fonctionnaires. La Suisse, raconte l’historien Marc Perrenoud, « se rend bien compte que si elle ne fait rien, l’image du pays à l’étranger sera gravement atteinte. Donc elle lance des enquêtes pour essayer de montrer que l’on n’assassine pas impunément sur son territoire. Mais elle n’en fait pas non plus un grand procès public, pour ne pas avoir de problèmes avec les puissances coloniales. » C’est de Conakry que viendront les pressions les plus fortes. C’est là aussi que la dépouille mortelle de Félix Moumié a été transférée, le 18 novembre 1960. Ahmed Sékou Touré, l’homme qui avait dit « NON » à de Gaulle, deux années plus tôt, fait affréter spécialement un avion et l’accueille en grande pompe. Il avait accordé l’exil à l’indépendantiste et sa femme. Fin novembre, il déclare à un journaliste « avoir des preuves de la complicité de certaines autorités suisses » dans ce crime. Et proteste contre les maigres avancées de l’enquête. En janvier de l’année suivante, l’ambassadeur de Suisse en Guinée, lui répond par courrier. Il tente tant bien que mal de se justifier : « L’instruction s’est révélée difficile, du fait notamment que les autorités judiciaires ne furent saisies que tardivement et se trouvèrent donc dans l’impossibilité d’interroger la victime. ». L’ambassadeur tente au passage de demander des informations sur ces fameuses « preuves » évoquées par Sékou Touré dont on ne connaîtra pas la teneur. « Cette accusation » de complicité est d’autant plus « regrettable » qu’elle intervient au moment où la Suisse tente d’obtenir la libération d’un dénommé Francis Frichti, un Suisse condamné à 15 ans de prison par un tribunal populaire guinéen pour « complot contre l’État ». « Notre compatriote pourrait bien devenir une sorte d’otage entre les mains des autorités de Conakry et l’enjeu d’un éventuel marchandage », peut-on lire dans un courrier diplomatique. Mais, ce n’est pas tout. En 1960, la Suisse est encore sous le choc d’un scandale, survenu courant 1957. On découvre alors que le pays transmet à la France ses écoutes réalisées à l’ambassade d'Égypte. Le procureur fédéral René Dubois se suicide.  Un procès Bechtel aurait de nouveau défrayé la chronique et réactivé le trauma de cette « affaire Dubois ». Une perspective risquée au moment même où la Suisse « décide de s’engager dans des négociations secrètes qui aboutiront aux accords d’Evian ». « Alors qu’avant on était très réservés à l’égard des indépendantistes algériens - et que les activités des services secrets français avaient pu bénéficier d’une certaine complaisance officielle - au cours de l’hiver 60-61, on est au contraire attentif à ce que la Suisse ait une bonne image parmi les pays décolonisés et donc de faire que la Suisse soit considérée comme un endroit où l’on peut être en sécurité. » Plus surprenante que les protestations de Sékou Touré, sont celles du nouveau président camerounais. En novembre 1960, le président Ahidjo lui-même écrit à deux reprises au président de la Confédération suisse. Une première fois pour se plaindre de ne pas avoir été officiellement informé du décès de Félix Moumié. Une seconde fois, pour exprimer son « étonnement de constater que la dépouille mortelle de Moumié a été livrée au gouvernement de Conakry ». Félix Moumié était certes opposant mais « n’a jamais cessé d’être citoyen camerounais », fait valoir le président Ahidjo. Lui aussi proteste contre sa lenteur de l’enquête dont il réclame même les procès-verbaux. Objectif ? « Disculper le gouvernement camerounais », écrit dans une note un diplomate suisse. Craignant d’être à son tour pointé du doigt dans l’assassinat, la présidence camerounaise renforce son dispositif de sécurité mais va encore plus loin en s’employant à « brouiller les pistes », note l’historien Marc Perrenoud. Une note des services de renseignement suisses à Yaoundé souligne à ce propos en novembre 1960 : « Le président de la République du Cameroun est au fond assez satisfait de la disparition de son ennemi politique. Il redoute cependant d’être accusé de l’avoir fait exécuter et répand les hypothèses suivantes : règlements de compte entre trafiquants d’armes et Moumié ; action punitive du communisme international en vue de liquider un traitre ; simple affaire de femmes. » Quant au contentieux au sujet de la dépouille de Félix Moumié : s’ils la réclament c’est « pour ne pas donner à Sékou Touré des arguments supplémentaires pour dénigrer le colonialisme et un régime – celui d’Ahidjo - que Sékou Touré et d’autres considéraient comme mis en place pour perpétuer le système colonial », analyse l’historien Marc Perrenoud. Le 3 octobre 2004, devant la caméra du réalisateur Frank Garbely, Marthe Moumié, sa veuve, fera une terrible découverte : le catafalque a été profané. Le corps a disparu. Que s’est-il passé ? Le mystère demeure aujourd’hui. « C’est une deuxième mort , estime l’historienne Karine Ramondy.  Moumié n’a pas pu être enterré au Cameroun sa terre natale, parmi ses ancêtres, ce qui pour les Africains représente une tragédie. Cette réunion du corps de la terre et de l’esprit qui n’a pas lieu, fait que l’esprit du défunt hante toujours les vivants. Et que l'on continue à parler de Félix Moumié aujourd’hui encore en 2020, montre que finalement cette entreprise de destruction mémorielle programmée, elle, par contre a échoué. » NOTES : Leaders assassinés en Afrique centrale 1958-1961 : Entre construction nationale et régulation des relations internationales, l’Harmattan, 2020.Mort à Genève (Félix Moumié), film documentaire de Frank Garbely, 2008, disponible sur le site dailymotion.com« Dans un cahier personnel saisi par la police suisse le 17 novembre 1960 à son domicile : "Je sais briser la nuque d’un homme sans qu’il ait le temps de crier. Je sais tuer. Mais j’ai l’air inoffensif". Cette phrase en dit long sur le personnage. », rapporte dans son ouvrage Karine RamondyJe n'ai pas tout dit, Ultimes révélations au service de la France, Paul Aussaresses et Jean-Charles Deniau, éditions du Rocher, 2008.SDECE Service 7. L'extraordinaire histoire du colonel Le Roy-Finville et des clandestins, Philippe Bernert, Presses de la Cité, 1980.Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971, Thomas Deltombe, Manuel Domergue, Jacob Tatsita. Éditions La Découverte, 2011.

2020-11-03 16:07:01 Lire l'article

Grand reportage - Opération Mar Verde, les eaux troubles de la mémoire guinéenne

Le 22 novembre 1970, il y a cinquante ans tout juste, le destin de la Guinée fut sur le point de basculer. L’Empire portugais sur le déclin est alors mis en difficulté sur son territoire de l’actuelle Guinée-Bissau. Lisbonne va tenter le tout pour le tout en organisant pour la première fois de son histoire et dans le plus grand secret une attaque éclair hors de ses frontières. Objectif : renverser le régime de Sékou Touré, principal soutien des rebelles indépendantistes. Le coup de force échoue partiellement, mais va donner le coup d’envoi de la plus grande vague de répression de l’histoire de la Guinée. Retour sur cet épisode peu connu de l’histoire coloniale.  ►À lire aussi : Guinée : il y a cinquante ans, « Mar Verde », l’attaque portugaise sur Conakry

2020-11-23 15:20:33 Lire l'article

Grand reportage - Inde: après la crise du Covid-19, quel sort pour les travailleurs migrants de l’intérieur ?

En Inde, plus de 100 millions de personnes travaillent en dehors de leur région d’origine, dans le secteur informel. Ils sont ouvriers des chantiers de construction des grandes villes ou petites mains dans les ateliers de textile. On les appelle les travailleurs migrants de l’intérieur: ils sont sous-payés et n’ont quasiment aucune protection sociale. Quand l’Inde a imposé un confinement strict en mars 2020, pour freiner la pandémie de Covid-19, ils se sont retrouvés abandonnés, loin de chez eux, sans revenus et souvent sans nourriture. Leur misère et leur vulnérabilité ont alors éclaté au grand jour. 8 mois après, ces migrants ont repris le travail, et des associations essaient de leur venir en aide pour éviter que se répète ce drame humanitaire.   «Inde: après la crise du Covid-19, quel sort pour les travailleurs migrants de l’intérieur ?», un Grand reportage de Sébastien Farcis.

2020-11-20 12:22:32 Lire l'article

Grand reportage - Canaries, le nouveau Lampedusa?

Plus de 11 000 migrants arrivés sur l’archipel des Canaries depuis le début de l’année. Ces îles espagnoles n’avaient pas connu pareille crise migratoire, depuis plus de dix ans. Un chiffre encore, rien qu’au mois d'octobre 2020, près de 5  000 arrivées ont été enregistrées. Avec en plus la crise sanitaire, les autorités espagnoles ont bien du mal à faire face. Entre cafouillages, entorses au droit et ras-le-bol de la population locale, la situation sur place est chaotique. ► À lire aussi : Espagne : près de 2 000 arrivées de migrants dans les Canaries en un week-end

2020-11-09 12:03:02 Lire l'article

Grand reportage - La police réformée de Camden, modèle d’un futur proche américain?

Défendre la police, le mot d'ordre aux États-Unis lancé au lendemain de la mort de George Floyd à Minneapolis change d'orientation. Donald Trump a tenté d'instrumentaliser ce mot d'ordre pendant la campagne électorale, en brandissant le spectre de l'insécurité. Mais, pour ne pas faire peur aux électeurs, on parle plutôt maintenant de repenser la sécurité publique, une idée reprise par Kamala Harris, la co-listière de Joe Biden. Et il y a déjà un exemple de réforme de la police dans le New Jersey.  La police réformée de Camden, modèle d’un futur proche américain ?, un Grand Reportage de Carrie Nooten.

2020-10-22 15:31:34 Lire l'article

Grand reportage - Le Wisconsin rural divisé à l’approche de la présidentielle américaine

Le Wisconsin est l’un des États les plus disputés de cette élection présidentielle américaine. En 2016, Donald Trump l’avait remporté avec moins de 23 000 voix d’avance sur Hillary Clinton. Cette victoire a été possible notamment grâce au soutien des zones rurales. Le Wisconsin, aussi appelé « la crèmerie de l’Amérique », est réputé pour sa production laitière et ses fromages. Donald Trump avait promis d’y sauver les exploitations familiales. Mais, la réalité dans ce petit État du Nord a été finalement toute autre : les électeurs ruraux sont partagés entre, d’un côté déception et colère, et de l’autre un soutien sans failles au président sortant. Entre ces deux camps, tous les liens semblent rompus.« Le Wisconsin rural divisé à l’approche de la présidentielle américaine », un Grand Reportage de Stefanie Schüler et Bertrand Haeckler.  Diaporama  

2020-11-02 12:31:18 Lire l'article

Grand reportage - Pakistan, des entremetteuses controversées au service de la tradition

Direction le Pakistan, le pays des Purs où se marier est rarement une affaire d'amour. Les rishta aunties sont les entremetteuses qui aident les familles à trouver la meilleure brue ou le meilleur gendre, selon leur appartenance sociale et selon leur caste.  Ces marieuses traditionnelles sont de plus en plus décriées et de nombreuses femmes leur préfèrent les sites de rencontre sur internet où elles n'ont pas à faire face au jugement acerbe de ces tanties qui sont loin d'être toujours tendres et bienveillantes. (Rediffusion du 30 septembre 2020)

2020-11-24 15:24:19 Lire l'article

Grand reportage - La Ruche à Paris: née en 1902, la cité d'artistes est toujours debout

C’est un lieu mythique et hors du temps. À la Ruche, ont vécu Chagall, Fernand Léger, Soutine, Zadkine, ou Modigliani… Cette célèbre cité d’artistes, née en 1902 au sud de Montparnasse, a contribué à faire rayonner Paris. Elle a résisté depuis aux assauts du temps et aux promoteurs immobiliers. Toujours debout, et bien vivante, elle fera bientôt l’objet d’une restauration.

2020-11-11 12:12:58 Lire l'article